Marlène Tissot
(France)


Poème-photo régressif
(Do not forget)
Commencer en douceur: Once upon a (tea) time
Start softly: Once upon a (tea) time

Devenir une colline sous les doigts blancs du jour qui se lève
Become a hill under the white fingers of the dawn

Tirer la langue aux monstres
Make faces to the monsters

Transformer le potager en contes de fées
Turn the garden into a fairy tale

Escalader la vie, embrasser la barbe du ciel
Climb life, embrace the beard of the sky

Caresser les fleurs, même celles qui piquent
Cherish flowers, even those who prick

Envelopper les peurs d’une fine dentelle
Wrap the fears in a delicate lace

INEDITS
Petites Gourmandises
Sucer les heures qui
fondent
comme des glaces à l’eau
Se nourrir des petites
réalités timides
que personne n’ose plus cueillir
Lapper le jour qui se lève
comme la mousse d'un capuccino
Siroter les aléas
Recracher les pépins
Goûter le pétillant de la
pluie
En tirant la langue aux nuages
Croquer les idées noires
Comme des bonbons au poivre
La folie sucrée
On cherche dans chaque recoin de l’appartement, derrière le lit, dans un champ de poussière où broutent quelques moutons, sous les piles d’habitudes bien pliées, on cherche entre les pages de vieux journaux exilés aux cabinets, dans les poches de manteaux élimés qu’on conserve au cas ou, on fouine des les tiroirs à chaussettes, dans la caisse à outils, dans le marc de café, entre les bulles des bières qu’on décapsule le soir pour alléger de quelques gramme le poids de la journée, on cherche chacun de notre côté, sans oser se l’avouer, on se demande où a bien pu passer la folie sucrée de nos premiers baisers...
Le désordre des choses
Plus tard, les choses auront l’air d’être différentes et il nous arrivera de nous demander si ce sont elles qui ont changées ou si c'est le désordre récolté au fil du temps qui encombre nos yeux.
Les mots
On peut raconter la
vie, la mort et l’éternité en une seule phrase.
On peut décrire quelques broutilles en plus de trois cent pages.
C’est à ce genre de détails qu’on devine la puissance des mots.
QUELQUES EXTRAITS
The guy in the white suit
Le type au costume blanc
avec les cheveux sales
avait quelque chose
d’un ange mal déguisé
la beauté fragile d’un
papillon aux ailes froissées
perdu dans la tourmente
d’un jour de grosse pluie
The guy with a stab wound in his chest
Il n’a pas attendu ce
jour là et les deux
coups de couteau
dans sa poitrine pour
avoir le cœur troué
comme des résilles
avec toute cette lumière
qui s’en écoulait
(extrait de Celui qui préférait respirer le parfum des fleurs)

Le temps et les souvenirs
que la marée entraîne au large
Tu nous racontais. La tempête qui envoyait valdinguer les rochers de la Pointe du Raz. Les cadavres échoués sur la baie des trépassés. Et nous on s’en foutait de savoir si tout ça c’était vrai ou bien si t’inventais. On t’écoutait. On en voulait toujours plus de tes histoires de vieux loup de mer.
C’était il y a combien de temps tout ça, dis-moi ?
Quand les crabes ramenés du port cavalaient dans la petite cour. Qu’on nettoyait nos pieds pleins de sable sous le robinet. Qu’on allait manger des crêpes chez Alberte.
Elle est encore en vie, Alberte. Il paraît qu’elle n’y voit plus grand-chose. Elle ne marche plus. Son fils Luc la promène le dimanche sur un fauteuil à roues. Il l’emmène respirer la mer.
On passe voir Maurice presque chaque jour. On échange quelques mots. Parfois il me demande si je me rappelle, de ceci, de cela. Oui, je me souviens. Et pourtant tout me semble tellement loin. Est-ce que c’était vraiment moi ? Est-ce que j’ai eu plusieurs vies à l’intérieur de ma vie ?
(extrait de Mes pieds nus dans tes vieux sabots bretons)

Comme dans une salle de classe
Elle fait taire son cœur
ta gueule, elle dit
est-ce qu’on pourrait obtenir le silence
une bonne fois pour toutes ?
comme dans une salle de classe, son cœur
seuls persistent les tics et les tacs
réglementaires
oreillette et ventricule
bras dessus, bras dessous
à claquer du talon
à mater celui qui voudrait faire le malin
faut clouer le bec aux sentiments
les humilier, les écraser
les EMPRISONNER
Silence bordel !
les tics et les tacs réglementaires
chuuuuut
maintenir les émotions dans leur
petite léthargie confortable
le cœur est un organe vital
point
tout ce qu’il lui faut c’est
un peu de discipline
point
comme dans une salle de classe
et au dernier rang
affalé contre le radiateur
l’amour avec sa gueule de cancre
qui fait semblant de dormir
en fomentant sa prochaine connerie
(extrait de Nos parcelles de terrain très très vague)

Les fleurs fanées sur la tombe de mon innocence
S’il avait pu pleuvoir un peu d’innocence, j’aurais volontiers sauté dans les flaques pour faire pousser au-dessus de ma tête un arc-en-ciel de naïveté. Parfois je me sentais devenir mauvaise. Devenir grande un peu trop vite. Une glissade insidieuse. Comme si les choses gâtaient lentement l’intérieur de ma viande, gangrenaient la moelle de mon âme. Ça me faisait penser aux rages de dents de papa. Quand la douleur le rendait fou, à geindre et se cogner la tête contre les murs, à s’envoyer des rasades de whisky au goulot, comme les cow-boys, à pleurer des larmes sèches en mordant le cuir d’un ceinturon. À tourner en rond, pousser des hurlements d’animal blessé. C’était un peu pareil dans moi. Comme si j’avais une rage de cœur et qu’il fallait tout arracher la grosse carie entre mes côtes. J’aurais voulu que le mal se taise. Que tout se taise.
(extrait de Tout doit disparaître)
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Marlene Tissot est née par accident, vit dans la Drôme, dort très mal, écoute beaucoup de musique, n’y comprend pas grand-chose à la vie. Elle écrit depuis qu’elle est toute petite, pour colmater les brèches, remplir les blancs, colorier les images…
Elle est l’auteur de « Celui qui préférait respirer le parfum des fleurs » aux éditions de La Vachette Alternative, un booklet poétique hommage à Elliott Smith, ainsi que d’un recueil intitulé « Nos parcelles de terrain très, très vague » paru aux éditions Asphodèle.
Ses nouvelles et poèmes paraissent régulièrement en revues depuis une dizaine d’années.