Chantal Godé-Victor
(France)


Ambiance matinale
Elle lit elle oblige le matin
Elle lit et l’atmosphère se plie
Dehors le ciel est gris, il a plu
trop fait chaud, les quelques jours d’avant
Le silence
C’est à peine si le vent
un lent roucoulement, l’éloignement sonore
d’un avion
C’est à peine si les fleurs en leurs potées
se mêlent
si le printemps honore la fenêtre qui s’ouvre
Soudain le temps est lent
et l’esprit est aux prises avec l’esprit lui-même
trop sensible aux pics de la quotidienneté
Une liste de courses rouge, près de l’encrier
une liste de mots thé à la bergamote et sucre vanillé
et une anthologie de poésie française Vénus Khoury-Ghata
et Christian Dotremont des mots dits des mots libres
des mots multipliés des mots équilibrés
Et les heures fascinées transforment le ciel mouillé
en une patinoire pour nous, les quémandeurs d’un bout d’éternité
Et les rêveurs du soir au bord de l’escalier
se tiennent en équilibre L’homme au long manteau noir
porte dans son grand miroir un chandelier d’ivoire
et sur sa chevelure une couronne d’or.

Tu es le portrait qui m'incombe
le reflet sur le tain blanchi
de la mer
où les oiseaux voyageurs éphémères
se mirent
quand les tempes de la terre-mère
se gonflent de sang -
Je pars sur des bateaux transparents
et qui glissent
sur des miroirs blancs et lisses
les patineurs de haute lisse
prisonniers du cadre et des fils
me jettent des regards complices -
Je m'évade hors du champ et hors de la lice
des temps anciens
vers toi mon double, mon âme sœur
qui m'enlaces et m'attires
dans le doux jardin des délices -
Les parfums qui flottent dans l'air
m'enhardissent
Je m'assois sur le bord du chemin
et j'attends
que la douceur du vent dans les feuilles
m'indiffère
Mais je vois sur le fil de mon imagination
ton horizon qui se confond
au soleil de ma déraison
sur le tain blanchi de la mer
avec le mien.

Je passe je suis le passant
le voyageur très ordinaire qui chaque jour
conquit sa terre
ferme la nuit ouvre les yeux
pour entreprendre sans manières
les gestes vieux de millénaires
Je passe je suis le passant
passeur de rites ancestraux
passeur de mots passeur de rêves
qui œuvre sans faire de manières
dans le silence et le mystère
Je passe je suis le passant
le travailleur de la nuit
qui pourchasse les mauvais esprits
et ne craint pas les jets de pierre
Je suis l’homme à la sueur chère
qui donne sans faire de manières
du feu à l’âtre éteint
et un peu d’air
à tous les prisonniers de la terre.

Je savais que tu étais là
tes outils sont trop bien rangés
dans l’atelier où s’est prise sans qu’on le veuille
l’habitude de compter les jours
ceux qui étaient
ceux qui sont là
ceux à venir
ceux que nous ne verrons pas.
J’ai sorti mon vieux tablier
car je voudrais me protéger
de la poussière que je fais
lorsque je travaille la terre
dedans
dehors
c’est la matière
que je transporte et que je fouille
hors de moi-même
sortir le trouble
cracher mon cœur
extirper le nodule qui bouge
sous ma peau le porter en terre
travailler
travailler
sans hâte et sans relâche
sans espérer
autre chose que se protéger
de la poussière
et ne pas perdre l’habitude devant les jours
ceux qui étaient
ceux qui sont là
ceux à venir
ceux que nous ne verrons pas !

Que
plane le silence sur la maison endormie et sur les fantômes de la nuit !
Le matin, je n’ai pas envie d’entendre le bruit de la vie. Le silence m’est un beau fruit, rond, plein d’odeurs et de bonhomie ; il me couvre de tendresse ; j’y enfouis mon cœur et mes cris. Le silence est plus qu’un ami. Quand il est là, je n’entends pas le pas lent des vieilles qui passent en grimaçant devant ma porte mais, hélas ! au moindre bruit, je sais l’immense tas de feuilles mortes qu’elle ont poussées juste devant, de crainte que je ne sorte.
L’obscur et le silence quêtent clarté et mots dans les rêves de dimanches que vivent nos âmes.
Ô cherche dans ta manche - vieil homme - et dans les branches qui couvrent ta maison, je vois des perles blanches pendues à tes oreilles ! Tu es un homme étrange, tu parles d’autres langues et tu vis dans un autre monde. Ta cabane oubliée et tes outils rouillés vivent de ton âme d’ange d’où perle la rosée. Ô cherche dans ta manche - vieil homme - la colombe oubliée par tous les magiciens qui peuplent la contrée ! Et dans toutes ces branches autour de ta maison, y a-t-il une étole légère, douce, belle et soyeuse, une étole ou bien des langes où cacher mes nuits blanches et revivre un seul jour un seul de ces dimanches, où mon âme d’enfant, hélas, s’est oubliée ?

J’étais un soir sur le rivage. La vague battait sans relâche le roc dur et austère, gardien sourcilleux de la terre, sa compagne de tous les hivers.
La nuit vint à la dérobée plonger la vague et le rocher dans l’incertitude de l’ombre, où se complaisent les silhouettes fuyant le jour et la lumière.
Tout vacilla autour de moi. Des voix surgirent de sous la vague, allant se cogner au rocher ; des voix inconnues et sans nombre résonnèrent comme dans l’attente d’une voix non encore nommée.
Puis un voile s’empara de l’ombre, emportant les voix au-delà du mur de ma conscience ; elles disparurent peu à peu, enfantant dans un tremblement les prémices d’une nouvelle aube.
La vague s’était apaisée.
Le rocher s’était transformé en un compagnon insouciant auquel je me suis adossé pour fermer les yeux
et respirer.

- Que devient le temps ? -
Que devient le temps ?
Quand le regard s'en va
devant la fenêtre obscure et les arbres penchés
sur des sons qui ne disent plus rien dans la pièce aux murs blanchis
par des rais de lumière sonore venue de l'Au-delà.
Que devient la saison solaire?
Quand la lune soudaine trace sur les ombres de l'absence
les silences et les cris d'un visage immortel.
Que devient la raison première ?
De se lever au point du jour
dans l'affranchissement des lourdes lanières charnelles
et dans l'inespérance d'un retour
dans les eaux primordiales de la Mère.
Que devient le vouloir ?
De soi et d'aimer la non-violence sur un clair matin de printemps
dans l'ignorance du chemin qu'il reste à suivre
avant la charnière du jour.
Que devient la présence ?
De l'arbre dont la sève cueillie au bord de l'astre séculaire
coule vers la rivière fermée aux vagues de la mer.
Que devient l'espérance?
De la femme penchée près du berceau
sous le poids de l'amour dans l'attitude de la foi en la force du vent.
Le sang de la mer ne coule plus
dans les eaux profondes de l'immense vérité.
Le sang ne blesse plus
le regard qui s'appuie sur les rives du temps
dont les épaules larges portent loin sur l'horizon
toute la lumière première et la raison universelle.

- A Antonin Artaud -
Visage blême portant casquette
Regard lumière
qui voit plus loin que l'au-delà
Le temps comme une lente plaie
pèse sur ses épaules frêles.
C'est l'âme derrière les yeux
qui soudain apparaît.
L'esprit mouvementé, par lui-même mortifié,
plane, parfois léger plus que la plume,
et erre maintes fois au milieu des pensées affolées.
Les visions vagabondes,
hordes noires monstrueuses se pressent à la porte
mi-close et redoutable de ce génie humain,
pauvre comme vous et moi
et divin comme un roi.
Et l'âme humaine tremble
à voir soudain sans fard
ce regard douloureux
surgi d'entre les tombes
porter le masque noir
de la dernière des ombres.

Le trottoir est en feu sous mes pieds nus glacés
Les bouteilles gelées explosent sous la fumée
des brasiers de l’hiver
où brûlent les cœurs amers
Pour réparer les jours et les heures brisées
je marche les pieds nus
l’hiver sur les pavés -
Personne et la nuit tombe
et j’avance comme une ombre
ma mémoire me harcèle
Approche-toi de moi ô blancheur écarlate !
Le vent pleure violemment
le silence lui répond
Je marche dans le soir
et l’écho de mes pas se dissout dans le noir -

Un rêve m’est apparu
sublime une rafale
tirée en pleine nuit dont le bruit retombait
au milieu de la mer
Et les yeux dans le ciel
lucarnes de l’univers
fixaient les marécages nouant et renouant
leurs affinités fluides
aux entrailles de la terre -
Le grand mur s’effondrait
sous la voûte des orages
répliques célestes de nos querelles terrestres
Le vent frappait contre les portes
et les ombrages de sa fureur
effaçaient les lueurs échappées au matin
Les insomnies pleuvaient sur les trottoirs glissants
où couraient des enfants
Au bout d’une ruelle
une maison debout
une fenêtre éclairée
un rêve rescapé
s’agrippe au lendemain -

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http://cheminsbattus.wordpress.com/2008/03/20/le-silence-neteint-pas-la-pensee/
Bourbonnaise, Chantal Godé-Victor vit en Normandie.
Sociétaire de la Société des Poètes Français.
- Peint, dessine, écrit, sculpte.
- A reçu prix, récompenses et distinctions pour ses travaux d'écriture, peinture, dessin, dont le Prix Jean-Marie Olingue 1999, décerné par la Société des Poètes Français; le prix Joachim Du Bellay 2009, décerné par le Cercle de Poésie francophone Poêsias, pour son recueil illustré: Que devient le temps? Le prix de dessin Bosco Tatsuya Hirata 2000: Ste Geneviève des Bois.
- Publications autoéditées: Recueils illustrés.
- Publications en anthologies : Flammes Vives, Encres jetées... et en revues: Poésie sur Seine, Le Manoir des Poètes, L'Etrave, Libelle, L'Agora...
- Publication dans l'Anthologie de la poésie érotique contemporaine – Ed. Hermann 2011
- Participations à des cafés littéraires, à des soirées poésie/musique...
- Animations de classes primaires et collèges.
- Expositions personnelles ou de groupes entre la Région parisienne et la Normandie.
- Passion pour la culture et la littérature germaniques.
- Traductions d'œuvres allemandes, dont la légende des Nibelungen.
- Ecriture de poésie en langue allemande. 1er Prix au concours de l'Académie Florimontane d'Annecy 1996 / Publication de poésie dans l'anthologie allemande: "Ausgewählte Werke XIV " Bibliothek deutschsprachiger Sprache, 2011.
Œuvres à découvrir sur son blog:
http://lesoeuvresdevictor.over-blog.com/articles-blog.html